Pourquoi Vercingétorix a perdu ?

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En suivant les pas du chef arverne Vercingétorix, Jean-Louis Brunaux invite à une nouvelle lecture de l’histoire de la civilisation gauloise. Une civilisation moderne, ouverte sur le monde et dotée de valeurs politiques et religieuses fortes.

Il y a bien longtemps que l’on a rasé la moustache et taillé les cheveux de Vercingétorix, notre héros national. Christian Goudineau y avait contribué de façon magistrale en 2001 (Le Dossier Vercingétorix, Arles, Actes Sud-Errance) et la nouvelle biographie que lui consacre Jean-Louis Brunaux vient ciseler une image que la relecture des textes et la confrontation avec les données de l’archéologie précisent chaque jour davantage.

La biographie d’un héros de l’Antiquité manquera toujours de ces sources strictement personnelles, qui abondent aux époques récentes. Vercingétorix a longtemps souffert de ne nous être connu que par ce qu’en dit son ennemi le plus acharné et il fallait le talent de Jean-Louis Brunaux pour déjouer les pièges de César.

Pas ses mensonges, non, car il ne ment pas, mais son art du flou en matière de chronologie, ses silences ou quasi-silences. Le résultat est passionnant et c’est une Gaule bien différente des images anciennes qui nous apparaît. Ceux qui ont lu les excellents livres de l’auteur sur les druides, les Celtes ou Alésia (Les Druides, Seuil, 2006 ; Alésia, 27 septembre 52 av. J.-C., Gallimard ; Les Celtes. Histoire d’un mythe, Belin, 2014) ne seront pas dépaysés, mais, pour les autres, ce sera sans doute une occasion de découvrir enfin cette Gaule dite « chevelue », en un mot « barbare », dont l’auteur souligne combien elle est moderne, ouverte sur le monde, pétrie d’influences méditerranéennes, à la fois grecques et romaines.

Issu de la plus haute aristocratie arverne – son père Celtill n’a pas introduit par hasard du rix, « roi », dans son nom -, le jeune homme, né en 82 av. J.-C., connaît parfaitement son futur adversaire. Il le connaît d’autant mieux qu’il l’a fréquenté pendant trois ans, comme otage fourni par son peuple, selon une coutume à laquelle les Gaulois se sont largement pliés. Combattant avec lui, suivant au jour le jour à la fois ses décisions politiques et sa stratégie militaire, Vercingétorix a beaucoup appris de César. Jean-Louis Brunaux montre aussi bien comment le maître, sans le dire, rend souvent hommage à l’élève, y compris lorsqu’il en fait les frais, comme dans l’attaque ratée de Gergovie.

Mais, au fur et à mesure que progresse le récit et que Vercingétorix prend l’ascendant au sein des peuples gaulois, le biographe resserre la focale, et place son héros au centre même de la vie politique et militaire de la Gaule. Car, pour l’auteur, la Gaule n’est pas une invention de César, elle existe bien avant lui et possède ses institutions politiques communes. Certes, on est bien loin de l’État-nation, mais la soixantaine de peuples qui, du Sud-Ouest aquitain aux bouches du Rhin et de la Meuse, se reconnaissent une parenté, partagent depuis longtemps des valeurs politiques et religieuses. On ne peut ici revenir sur le rôle majeur des druides, mais les lecteurs découvriront avec étonnement l’importance des institutions politiques dans cette Gaule prétendument éclatée.

Deux peuples exercent un ascendant incontestable : les Éduens dans la vallée de la Saône et les Arvernes au coeur du Massif central, chacun pouvant se prévaloir d’une clientèle étendue chez d’autres peuples. Ni les uns ni les autres ne manifestent au départ une animosité marquée envers Rome. Mais les uns et les autres sont divisés et, lorsque Vercingétorix propose que les institutions politiques fonctionnent hors de l’autorité de Rome, il trouve sans peine des alliés au sein du camp des Éduens : c’est à Bibracte, leur capitale, qu’il est élu unanimement chef des peuples gaulois ! Commence alors cette aventure qui devrait conduire à recouvrer la pleine indépendance que César a confisquée dans les six années précédentes, au cours de la lutte contre les Germains d’Arioviste puis contre les Helvètes. L’intelligence militaire autant que politique du jeune chef arverne – il a été à bonne école – fait merveille. Il réussit des tours de force qui surprennent César lui-même : faire basculer tous les peuples gaulois, y compris les plus fidèles alliés de Rome, faire décréter une mobilisation quasi générale, empêcher la prise de Gergovie, et amener l’armée romaine là où lui, Vercingétorix, a jugé utile de la conduire.

Pour qui connaît la fin de l’histoire, il est facile de pointer des erreurs, mais, Jean-Louis Brunaux le montre à merveille, par trois fois les Gaulois enfermés dans la ville manquent de peu le succès. Et l’auteur de se poser la question essentielle : pourquoi ? La réponse fuse, inévitable : César n’avait pas les moyens militaires de l’emporter face à l’armée gauloise de secours, les 250 000 hommes qui, ensemble, pouvaient briser l’étau. Mais il avait ses espions, il avait ses agents qui n’ont cessé d’agir en sous-main et d’acheter les complicités. Comment expliquer autrement l’inaction d’une partie importante de l’armée de secours ? Oui, les Éduens ont bien trahi, et les efforts des Atrébates et des Morins pour poursuivre la lutte se sont vite révélés vains. Le sacrifice du chef, jugé et condamné sur place, mettait un terme à une aventure où rien n’était écrit d’avance. Vercingétorix a survécu six années, avant de subir l’humiliation du triomphe suivie de l’exécution au Tullianum, et l’historien a sûrement raison d’imaginer César et son prisonnier échangeant le soir, sous la tente, souvenirs et analyses. Les Commentaires sur la guerre des Gaules que compose alors César en portent la marque.

Mais on aimerait aller plus loin, et savoir quelle leçon en a tirée César. Est-ce parce que sa victoire le remplissait d’assurance que, moins de cinq ans après Alésia, il se laissait piéger dans Alexandrie et ne devait son salut qu’à ses talents de nageur et à une forte armée de secours ? Vercingétorix, qu’il avait laissé sous bonne garde en Italie, a-t-il alors espéré la défaite de son ancien adversaire ?

Au triomphe de juin 46 av. J.-C., où César célébrait ses victoires en Gaule, dans le Pont, en Égypte et en Afrique, tandis qu’Arsinoé d’Égypte et Juba de Maurétanie émouvaient la foule l’une par sa beauté, l’autre par son jeune âge (il n’a que 5 ans), le peuple de Rome tremblait encore devant le seul adversaire qui avait failli l’emporter, Vercingétorix l’Arverne, le chef élu de tous les peuples de la Gaule. Magistral.

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