Entretien avec Anna Gichkina

franck abed

 

Franck Abed : Pour certains la Russie, c’est l’armée soviétique, les goulags, le bolchévisme, le KGB, l’assassinat du Tsar Nicolas II, les cosaques installant leur bivouac aux Champs Elysées après la défaite de Napoléon. Pour d’autres, la Russie égale l’expression du christianisme, la Grande Catherine, Pierre le Grand, Tolstoï, Anne de Kiev qui se marie avec le roi de France Henri, etc. Concrètement et en quelques mots, comment présentez-vous la Russie ?

Anna Gichkina : Déjà, avant de répondre à cette première question, j’enlèverai vite Pierre le Grand de la ligne « Christianisme, Tolstoï etc » !!! Voir ce nom parmi les attributs chrétiens de la Russie cela me fait vraiment mal aux yeux. Rappelons aux lecteurs pourquoi Pierre le Grand fut un propagateur ardent de l’européanisation de la Russie. Mais différemment de la Grande Catherine, il prônait le rejet de tout ce qui était propre à la culture russe. Les sources de cette époque témoignent de la honte d’être Russe qui régnait dans la Russie de l’époque : « L’Homme russe du XVIIIe siècle essaie de se transformer en Français, en Allemand ou en n’importe quel autre représentant de l’Europe juste pour ne pas être Russe. Cet état d’esprit s’explique par une attitude négative envers tout ce qui est russe en considérant les mœurs russes comme quelque chose de barbare » (1).

L’origine théocentrique de la culture russe fut volontairement oubliée et à sa place vint la culture égocentrique et matérialiste prônée par les Lumières. 

Quant à ma présentation de la Russie la voilà en trois mots : Orthodoxie, Empereur, Dostoïevski.

FA : Vous avez rendu hommage à Eugène-Melchior de Vogüé dans votre dernier ouvrage, que nous avons lu et grandement apprécié. Aujourd’hui, souhaitez-vous jouer le même rôle que lui dans notre époque ?

AG : Je le fais déjà. Rien que par le fait de travailler sur Vogüé, de réussir à publier un livre sur lui, son amour de la France et sa fascination devant la Russie. Il est important de préciser que la Russie est vue par le vicomte principalement comme un moyen de sauver la France.

Par mon livre j’ai l’impression de lui avoir redonné une nouvelle vie. Qu’est-ce que j’en suis fière et heureuse !

Etant en accord intellectuel total avec Vogüé j’essaie de porter aujourd’hui aux Français (à mon humble niveau bien entendu) les mêmes idées que le vicomte faisait passer dans la société de son temps. Il s’agit surtout de l’idée de synthèse entre la religion et la science, l’idéalisme et le réalisme, la monarchie et la démocratie, l’universel et le particulier, le souffle et le limon. 

Autrement dit, le bons sens et l’harmonie. J’aime beaucoup cette idée de synthèse. Le monde est devenu trop désordonné et trop matérialiste, tandis qu’il n’y a rien de plus humain dans l’Homme que le besoin du mystère et de la recherche du sens de la vie : « Comme tout ce qui vit, la foule regarde en haut ; placez-la entre un microscope et un télescope : les deux magiciens font voir des merveilles, et pourtant la foule n’hésitera pas, elle ira aux étoiles » (2).

FA : Vous parlez très souvent de littérature française et russe. Laquelle préférez-vous ? D’une manière générale, est-ce que les romans russes d’aujourd’hui sont aussi puissants que ceux publiés au cours des deux siècles précédents ?

AG : Je préfère la littérature russe, et de loin ! Souvenez-vous de cette fameuse phrase de Thomas Mann : « Il y a de Grandes littératures comme la littérature anglaise, française et allemande, mais la littérature russe est Sainte » (3). La littérature russe est née avec le baptême de la Russie. Ce phénomène historique fera dire aux nombreux historiens et philologues russes que la Parole de l’Evangile constitue  le fondement culturel de la Russie qui perdure de nos jours y compris à travers la littérature.

Les romans russes ne sont aujourd’hui plus du tout aussi puissants que ceux publiés aux XIXe et XXe siècles. Mais cela n’a aucune importance. Comme les romans de ces deux derniers siècles continuent à refléter l’essence de la Russie et porter le message de Bien et d’espoir dans les coeurs des gens, nous n’avons même pas besoin d’une nouvelle littérature à vrai dire. Mieux vaut relire à chaque fois Tourguéniev, Dostoïevski, Tolstoï que de faire des découvertes risquées. Ces trois écrivains ont tout ce qu’il faut pour nous guider dans la compréhension de la vie et dans notre combat de nos propres démons. La sagesse est derrière nous et non pas devant.

FA : Si vous deviez citer un roman français pour comprendre l’âme française et un roman russe pour saisir l’âme russe, quels seraient vos deux choix ?

AG : Excellente question ! Je me demande si l’on peut vraiment parler de ces catégories quand il s’agit de la France. Je n’ai jamais entendu l’expression « l’âme française ». La France doit avoir un autre phénomène qui la caractérise. Certainement il s’agit du ratio et de l’Homme comme centre de l’Univers. On peut alors dire que c’est J.-J. Rousseau qui représente le mieux « l’âme » française (plutôt l’esprit que l’âme). Rousseau est d’ailleurs tellement représentatif qu’il a réussi à déterminer tous les siècles qui ont suivi son époque. L’Europe continue encore à fonder ses philosophies sur son Contrat social évolué par la suite dans les Droits de l’Homme au point de faire aujourd’hui de ces derniers la religion mondiale…

Quant aux Russes, la meilleure expression de l’âme du pays est contenue chez Dostoïevski bien évidemment.

FA : Nous sommes passés d’un monde unipolaire (domination américaine et pax américana) à un monde multipolaire (USA, Chine, Russie, etc). Après avoir été sous tutelle américaine pendant plusieurs décennies (plan Marshall, Coca-Cola, Disney, Mac Donald’s, american way of life), quel serait l’intérêt pour la France de passer sous tutelle russe ?

AG : Je n’ai pas l’impression que les USA laissent la possibilité d’envisager un monde multipolaire. Tout est mis en place et massivement financé aujourd’hui pour rendre ce monde uniforme, globale et le plus simple possible (on sait tous très bien que l’élément le plus simple c’est le zéro, le néant, le rien. Plus on simplifie plus on se rapproche de ce point zéro…)

La Russie propose au Monde européen d’un côté la protection et l’assurance de la sécurité aussi économique que géopolitique, de l’autre côté, la sécurité spirituelle. Elle donne l’exemple de la nation heureuse parce que son Histoire, ses traditions et son Dieu est toujours avec elle. La citation suivante de Dostoïesvki est très représentative : « l’Europe attend de nous le Christ. Elle nous donne la science, nous lui donnons le Christ . Telle est la destinée de la Russie » (4).

FA : Beaucoup, du moins en Europe et en Occident, voient en Poutine un dictateur ou l’imaginent comme une espèce de résurgence du tsarisme moderne. Qu’en pensez-vous ?

AG : Dictateur – non. Tsar moderne – oui. Et c’est très bien. Parce que l’état naturel de la Russie c’est d’être un Empire. L’Empire chrétien bien sûr. Avec l’Empereur  – père du peuple dont le rôle principal est de le protéger et de l’aimer. Il s’agit de la verticalité hiérarchique suivante : Dieu → Empereur → Peuple, le seul schéma possible et souhaitable pour la Russie depuis toujours. L’Histoire nous l’a bien appris.

(1) Mixail Speranskij, Istoroja drevnej russkoj literatury [Histoire de la littérature médiévale russe] [1914], SPb., Lan’, 2002, p. 21.

(2) Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe [1886], Ed. critique par Jean-Louis Backès, Paris, Éditions Classiques Garnier, 2010, p. 403.

(3) Thomas Mann, Tonio Kröger [1903], Francfurt/Main, 1995, p. 36.

(4) Fëdor Dostoevskij, « V rabote nad romanom Podrostok. Tvorčeskie rukopisi », in Literaturnoe nasledstvo, M., Akademija nauk SSSR, 1965, p. 167.

Propos recueillis par Franck ABED le 22 juin 2018

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