Les secrets de Louis XIV par Lucien Bély

Lucien Bély est professeur d’histoire moderne à l’Université Paris-Sorbonne. Il a été fait chevalier de la Légion d’honneur, en raison de sa contribution à l’histoire de la diplomatie en Europe à l’époque moderne, et de son rôle prépondérant dans le renouveau de l’étude des relations internationales aux XVIe et XVIIe siècles. Avec cet ouvrage Les secrets de Louis XIV, il nous plonge littéralement dans cette Europe du Grand Siècle et plus précisément dans les secrets des « mystères d’Etat et du pouvoir absolu ».

Le quatrième de couverture nous donne le résumé suivant : « Ce livre nous révèle la face noire du Roi Soleil, revenant sur les épisodes les moins glorieux du règne : de l’acharnement contre Fouquet, à la révocation de l’Edit de Nantes, en passant par nombre d’affaires d’espionnages, d’enlèvements ou d’accords secrets. La liste des affaires ténébreuses et des manipulations est longue. En voici pour la première fois la terrible chronique  ». Il est regrettable de proposer ce genre de commentaire tapageur qui agite la fibre émotionnelle et les légendes noires, pour espérer mieux vendre un livre d’une qualité remarquable. Réduire le règne de Louis XIV à « des affaires ténébreuses et des manipulations » revient, de fait, à le piétiner. Heureusement, Bély ne cède pas à cette facilité grossière et nous offre une étude magistrale. En effet, cet écrit se montre très sérieux sur le plan intellectuel, de part la qualité d’analyse et la présentation des faits historiques. L’hétérogénéité des références et des sources proposées permettent de saisir les différentes questions historiques, politiques voire philosophiques que soulève le siècle de Louis le Grand. Le livre aborde de nombreux aspects du règne de Louis XIV – formation intellectuelle du roi, Mazarin et sa politique, gestion des affaires de la couronne par Louis XIV et sa vie privée, les relations internationales, la diplomatie, l’espionnage, les guerres, l’armée, etc. – avec clarté, précision et pédagogie.

Cet ouvrage de presque sept cents pages s’organise en trois grandes parties : L’apprentissage du secret, l’art royal de la dissimulation, ombres et lumières. La multiplicité des thèmes étudiés ne doit pas rebuter le lecteur, car l’ensemble forme un tout très cohérent et pertinent. Le secret constitue le grand thème du livre. Il est étudié sous tous les angles. Dès les premières lignes, Bély explique que : « le secret est une protection nécessaire pour le souverain et une couverture utile pour l’Etat royal ». De plus, il rappelle que « Louis XIV avait la réputation d’être un homme secret  ». L’auteur précise même : «  Louis XIV s’efforce de ne rien laisser paraître, de ne pas répondre aux demandes pressantes, de garder ses secrets et ceux des autres  ». Quand les sujets adressent une requête au roi, deux réponses peuvent être entendues : « oui » ou « je verrai ». Un oui qui sort de la bouche du roi est gage que l’affaire sera traitée. Le «  je verrai » signifie deux choses : le roi ne peut apporter immédiatement la réponse et il a donc besoin de temps pour formuler son avis ou le roi ne désire pas accéder à la demande, mais il préfère malgré tout prendre la mesure des choses pour être certain que son choix soit le bon. Etre roi impose de dompter ses émotions, de maîtriser le temps et d’accorder ses faveurs avec parcimonie.

Paradoxalement, bien que Louis XIV aime cultiver le secret, il passe sa vie à être constamment observé : « il s’offre aussi aux regards de tous, dans les cérémonies d’Etat comme dans la vie quotidienne de la Cour, mais aux regards seulement ». Pourtant dans l’exercice du gouvernement, le roi et ses ministres doivent user de la prudence, afin que des informations secrètes ou confidentielles ne soient divulguées à des ennemis. Par exemple, lors de tractations avec des souverains étrangers les intentions du gouvernement ne peuvent tomber entre les mains d’autrui, sous peine de voir les projets entrepris échouer. Comme le remarque l’auteur : « secret et dissimulation s’imposent comme protection du roi ». Et il précise même que le secret devient un outil indispensable de la fonction royale : « le roi doit cacher ses hésitations, ses maladies et ses faiblesses physiques, voire mentales, il ne doit pas non plus révéler les décisions cruciales de peur de les condamner à l’échec. Il se doit d’être indéchiffrable  ». Cependant, en France le roi : « reste visible et accessible à la différence d’autres cours où il est plus caché, comme en Espagne, peut-être en Autriche et à la différence des cours lointaines où l’empereur vit dans une enceinte réservée (le sérail de Constantinople ou la Cité interdite de Pékin), et où il ne se montre que comme un demi-dieu  ».

Bély poursuit sa réflexion sur cette fameuse notion de secret en écrivant ce qui suit : « les hommes d’Eglise se réservent les mystères de Dieu, les savants ceux de la Nature, enfin les princes et les ministres ceux de l’Etat  ». Voilà, entre autres, les raisons pour lesquelles le secret serait en réalité mal vu et déconsidéré : « le secret serait donc réservé aux dominants, aux puissants, et permettrait de renforcer une domination sur toute la société. Ceux qui savent peuvent conduire et diriger ceux qui ne savent pas ». Pour autant, les choses ne peuvent se présenter aussi aisément. Il n’y a pas que le roi et ses ministres qui se protègent en ayant recours aux secrets, à la dissimulation, et au simulacre. Dans cette société du XVIIe siècle nombreux sont ceux qui se cachent, se dissimulent ou trompent autrui : les nobles qui désirent pratiquer le duel (ce dernier peut être passible de la peine capitale), le bourgeois qui ne veut pas payer beaucoup d’impôts, le protestant ou le juif qui pratiquent leur religion en secret, le catholique qui apostasie, le huguenot voulant se convertir au catholicisme romain, les jeunes gens qui s’aiment malgré les choix matrimoniaux de leurs parents, un homme qui souhaite acheter la terre du voisin, les conspirateurs qui préparent des complots contre Mazarin, le forgeron qui conserve jalousement ses techniques, etc. Le secret fait tout simplement partie de la vie.

Cependant, il ne faut pas voir constamment félonie ou mauvais comportement dans chaque action dissimulée ou secrète. Bély l’expose parfaitement : « chaque activité humaine développe sa part de mystère. Les différents métiers conservent jalousement leurs techniques de fabrication. Les auteurs qui ont réfléchi sur le secret rappellent volontiers celui du médecin qui a le droit de cacher l’ampleur d’une maladie pour ne pas effrayer son patient. Un paysan conserve ses petits secrets pour améliorer sa production ». Toutefois, l’auteur rappelle qu’il ne faut pas tout mélanger : « les théoriciens qui ont écrit sur le secret distinguent volontiers le secret que l’on conserve et que l’on tait, la dissimulation qui suppose une volonté et un effort pour cacher une réalité, la simulation qui dessine une réalité qui n’est pas, enfin la tromperie qui propose une réalité fausse ».

Lucien Bély nous présente une étude complète, passionnante et enrichissante consacrée à cette méthode de gouvernement louis-quartozienne, reposant entre autres sur ce fameux culte du secret : « la culture politique du XVIIe siècle, nourrie de raison d’Etat, donne une justification au secret et à la dissimulation. Elle y voit un art royal ». Louis XIV parlait souvent de son «  métier de roi ». Il l’a parfaitement incarné jusque dans sa mort, digne, belle et noble. Quelques jours avant de paraître devant son Créateur, il avait déclaré : « Je m’en vais, mais l’Etat demeurera toujours ; soyez-y fidèlement attachés ». Jusqu’au bout, il conserva cet art subtil de la mise en scène, de la maîtrise de soi, sans se départir de sa majesté royale qui empêchait les courtisans et les ministres de percer ses nombreux secrets, nécessaires à la bonne marche du gouvernement royal.

                                                                                     Franck ABED

 

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